À l’occasion de la Journée internationale des nuages, le 29 mars 2024, je partage ici un poème intitulé « Flower power ! », écrit par Nicolas Rochetin, maître de conférences à l’École Normale Supérieure et chercheur en physique de l’atmosphère au Laboratoire de Météorologie Dynamique (LMD/ENS).
Nicolas a écrit ce poème sur les nuages à la suite d’une campagne d’observations en 2020 à laquelle il a participé. Cette campagne visait à mesurer et mieux comprendre les mécanismes qui régissent la dynamique des petits cumulus océaniques dans la région des vents d’alizés, ainsi que la façon dont ils interagissent avec la circulation générale de l’atmosphère et les grands équilibres énergétiques de la planète.
« Flower » fait référence à un type particulier d’organisation de ces cumulus, une découverte encore récente à l’époque de la campagne, dont la forme évoque celle d’une fleur (photo ci-contre).
Bonne lecture !
Journée internationale des nuages
Créée en 2022 par Mathieu Simonet dans une démarche poétique et politique, cette journée vise à retrouver le plaisir de la contemplation des nuages, à sensibiliser aux enjeux liés à leur modification par l’Homme et à militer pour la création d’un statut juridique des nuages.
Flower power !
Par Nicolas Rochetin
Au beau milieu d’un champ de vapeur d’eau, un cumulus un peu plus chanceux que ses congénères, profitant d’un intervalle entre deux rafales, se hisse prudemment au niveau de convection libre pour déclamer son manifeste:
« Camarades stratus,
Camarades humilis,
Camarades fractus,
Camarades médiocris,
J’ai tout juste dix minutes pour vous dire qu’il est grand temps de nous organiser pour sortir des basses couches où nous croupissons depuis trop longtemps.
Des centaines de milliers comme vous et moi, juchés sur nos marteaux thermiques, nous échinons jour et nuit à extraire le précieux carburant qui fait tourner notre belle circulation générale.
Chaque goutte de sueur perdue dans l’océan nous est impitoyablement décomptée.
Alignés en rangs de coton, nous naissons et disparaissons sagement, et nos existences fugaces ne sont que statistiques.
A peine notre devoir accompli, les alizés, ces vents esclavagistes, ces infatigables percepteurs, s’empressent de convoyer notre précieux tribut vers les opulentes tours de la « ZCITY », où nos maîtres aux besoins insatiables, parés de leurs coiffes ridicules, dilapident le fruit de nos efforts dans des tempêtes somptuaires.
Mais nous ne sommes pas dupes mes amis !
Nous ne croyons plus au mythe de la parcelle non diluée.
Nous ne croyons plus à l’ascension de l’échelle de Kolmogorov.
Nous ne croyons plus à l’éternelle rengaine de la dette radiative.
Refusons la réforme de Clausius-Clapeyron !
Qui indexe la production de vapeur sur les fluctuations de température.
Exigeons un vrai cycle diurne !
Comme celui que nos camarades continentaux ont obtenu de haute lutte à la formation de la pangée.
Utilisons tous les moyens en notre pouvoir pour perturber le flux trop laminaire des grands écoulements cyniques et désabusés, pour en détourner le cours et former des méandres aux allures obscènes.
J’ai entendu parler de camarades qui, par le maniement des ondes et par d’astucieux changements de phase avaient réussi à s’agréger en formations, jusqu’à prendre le contrôle de leur méso-quartier.
Offrant ainsi à tout un chacun, pour quelques heures au moins, la perspective d’un overshoot, la joie intense de chevaucher des courants jets, d’onduler sur des compositions de Kelvin-Helmholtz, de goûter aux délices pailletés de la phase interdite.
Mort à George Hadley !
Que crève le quasi-équilibre !
Et que fleurissent partout dans les bas-fonds sub-tropicaux des barricades ennuagées, d’où jailliront des panaches violents et dépravés. »
Sur ces mots, le cumulus séditieux déjà réévaporé, retourne aux lymbes.
Mais son message, encodé en signaux de brises, lui survivra quelques temps.
